Mémoire de l’esclavage : un geste inédit qui interroge les Landais

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Ce qu’il faut retenir

  • Réconciliation : Un geste personnel, présenté comme une première en France, qui ouvre une porte sur la manière d’aborder les héritages douloureux.
  • Mémoire locale : L’affaire dépasse Nantes et questionne l’ensemble des territoires, dont le nôtre, qui ont été connectés à cette histoire.
  • Transmission : Elle soulève la question cruciale de comment transmettre cette histoire complexe aux nouvelles générations, ici, dans les Landes.

Un « soulagement » qui fait écho au-delà de Nantes

« C’est un soulagement pour moi ». La phrase de Pierre Guillon de Princé, prononcée lors d’une cérémonie à Nantes, a traversé la France ces derniers jours. Ce descendant d’une famille d’armateurs négriers nantais a choisi de présenter publiquement ses excuses pour les actes de ses ancêtres, Daniel Jean Guillon et Jean Baptiste Christophe Guillon. Un geste présenté comme inédit, un « pas supplémentaire vers la réconciliation » selon ses propres termes.

Sur le terrain, loin des capitales médiatiques, cette nouvelle n’est pas passée inaperçue. Elle résonne d’une manière particulière sous nos pins. Concrètement, elle nous interpelle sur notre propre rapport à l’histoire, à la mémoire et à la manière dont un territoire assume les parts d’ombre de son passé. Parce que l’histoire de la traite atlantique n’est pas une histoire lointaine et confinée aux grands ports. Elle a irrigué des économies, façonné des paysages, et ses ramifications nous concernent, ici aussi.

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Au-delà du geste symbolique, le poids de l’héritage

Ce qu’on observe avec cette affaire, c’est la matérialisation d’un débat qui, jusqu’ici, restait souvent académique ou confiné à des cercles militants. La question de la responsabilité héréditaire et de la réparation morale se pose désormais de façon incarnée, à travers la voix d’un individu. Pierre Guillon de Princé se présente comme le premier et le seul descendant en France à oser franchir ce pas publiquement. Son geste, aussi personnel soit-il, devient immédiatement collectif. Il ouvre une boîte de Pandore mémorielle.

Il faut le dire : en écrivant pour ActuLandes, je mesure à quel fois ce sujet peut sembler éloigné de nos préoccupations quotidiennes. Pourtant, l’histoire économique des Landes au XVIIIe et XIXe siècles est intimement liée aux grands flux commerciaux de l’Atlantique. La résine, le bois, mais aussi certaines fortunes locales, se sont construites dans un système économique mondialisé dont la traite était une pièce maîtresse. Ce n’est pas une accusation, c’est un contexte historique. Ignorer ces connexions, c’est appauvrir notre compréhension du territoire qui nous entoure.

Quelle place pour cette mémoire dans l’espace public landais ?

La démarche nantaise pose une question directe à nos communes et à nos institutions culturelles locales. Au-delà des discours nationaux sur le devoir de mémoire, que faisons-nous, concrètement, pour rendre visible cette part d’histoire ? À quand remonte la dernière exposition, la dernière conférence, le dernier travail pédagogique dans nos écoles landaises sur les liens entre notre territoire et l’histoire coloniale et esclavagiste ?

Je ne plaide pas pour une repentance généralisée ou une vision manichéenne de l’histoire. Je plaide pour de la clarté et de la connaissance. Valoriser les voix du territoire, c’est aussi accepter d’écouter toutes les facettes de son récit. Des associations, des chercheurs travaillent sur ces sujets. Leur donnons-nous assez de résonance ? Prenons-nous la mesure de l’importance de transmettre cette histoire complexe aux jeunes Landais, pour qu’ils comprennent le monde dans lequel ils vivent ?

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Les réactions locales : entre indifférence et besoin de dialogue

En allant à la rencontre de quelques habitants et acteurs associatifs ces derniers jours, j’ai perçu des réactions en clair-obscur. Certains estiment que ce débat est « importé » et ne nous concerne pas directement. D’autres, au contraire, y voient une occasion manquée de faire un travail mémoriel apaisé. Un enseignant d’histoire-géographie dans un collège de la côte me confiait : « On aborde le chapitre sur les traites négrières. Les élèves sont captivés, ils posent des questions. Mais le lien avec ici, avec la forêt, avec le port de Bayonne tout proche, on n’a pas les outils pour le faire de façon sereine. On a peur des polémiques. »

Cette peur, dans les faits, est un obstacle. Elle empêche un débat nécessaire. Le ton respectueux mais pas complaisant que nous essayons d’adopter à ActuLandes trouve ici tout son sens. Comment parler de cela sans simplifier, sans tomber dans le sensationnalisme ou, à l’inverse, dans le déni ? La réponse est dans la contextualisation systématique. Il ne s’agit pas de juger le passé avec les yeux d’aujourd’hui, mais de l’expliquer pour comprendre les racines du présent.

Vers une mémoire constructive plutôt qu’accusatrice ?

L’initiative de Pierre Guillon de Princé, si elle reste un acte isolé, offre peut-être une piste. Elle replace l’individu et le choix personnel au cœur d’un processus mémoriel souvent perçu comme descendant et institutionnel. Elle pose la question du « que faire de cet héritage ? » à l’échelle de chaque famille, de chaque communauté.

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Pour nous, Landais, l’enjeu n’est pas de trouver des « coupables » locaux. L’enjeu est d’intégrer cette dimension à notre récit collectif, de façon honnête et constructive. Cela peut passer par des projets culturels (écrire cette histoire dans les musées locaux), par de la pédagogie (former les enseignants), par du dialogue (créer des espaces de parole). Défendre l’intérêt général, c’est aussi reconnaître qu’une société apaisée avec son passé est une société plus forte.

La vague médiatique autour de ce « geste inédit » retombera. Mais la question, elle, demeure. Elle nous invite à réfléchir à la manière dont nous, habitants de ce territoire aux identités multiples, voulons regarder notre histoire en face, dans toute sa complexité. Pas pour nous flageller, mais pour mieux nous comprendre et, peut-être, mieux construire l’avenir. C’est un travail de longue haleine, exigeant, loin des polémiques éphémères. Un travail qui, j’en suis convaincue, mérite d’être mené, ici, sous nos pins.