Mégabassines : l’onde de choc Sainte-Soline résonne dans les Landes

Temps de lecture : 8 min

Ce qu’il faut retenir

  • Mémoire vive : Trois ans après, les affrontements de Sainte-Soline continuent de structurer les débats locaux sur l’eau et l’agriculture, bien au-delà des Deux-Sèvres.
  • Modèle contesté : Le concept même de « mégabassine », présenté comme une solution d’adaptation au changement climatique, est remis en cause dans son efficacité et sa justice sociale.
  • Fracture territoriale : Le dossier cristallise des tensions profondes entre mondes agricoles, écologistes et habitants, posant la question du partage de la ressource en eau dans un contexte de sécheresse récurrente.

Un anniversaire qui ne passe pas

Sur le terrain, à Lacanau comme à Parentis, on en parle encore. Pas une réunion sur la gestion de l’eau, pas un débat sur l’avenir de la forêt ou de l’agriculture landaise où le nom de Sainte-Soline ne finisse par surgir. Il faut le dire : l’image de ces affrontements, il y a trois ans, a marqué les esprits. Elle a installé dans le paysage médiatique et politique une tension qui, loin de s’apaiser, semble s’être déplacée et diffusée.

Concrètement, que s’est-il passé en mars 2023 dans ce village des Deux-Sèvres ? Une manifestation contre la construction d’une immense réserve d’eau de substitution, une « mégabassine », destinée à l’irrigation agricole, a dégénéré en violences extrêmes entre forces de l’ordre et manifestants. Les images de charges, de tirs, de blessés graves – notamment du côté des opposants – ont fait le tour des écrans. La polémique était née, et avec elle, une question qui nous concerne tous, ici, sous les pins : ce modèle de gestion de l’eau est-il transposable, souhaitable, ou au contraire un risque pour la paix sociale et l’environnement ?

A lire également  30°C en février : le Sud-Ouest face à une anomalie climatique

Au-delà des discours, la réalité du terrain landais

Je ne suis pas à Sainte-Soline. Je suis dans les Landes. Mais ce qui s’y joue résonne avec une acuité particulière dans notre département. Ici, l’eau n’est pas une abstraction. C’est la sève de notre économie : le maïs, les asperges, les carottes, la sylviculture même en période de canicule. C’est aussi le cœur de nos paysages, de nos lacs, de nos nappes phréatiques. La pression est réelle. Les étés secs se succèdent, les arrêtés de restriction aussi. La question « qui a droit à l’eau, et en quelle quantité ? » devient brûlante.

Ce qu’on observe, en écoutant les acteurs locaux – agriculteurs, élus, associations de défense de l’environnement –, c’est une grande méfiance à l’égard du « modèle Sainte-Soline ». La peur, d’abord, d’une importation des conflits. La crainte de voir un projet similaire, présenté comme technique et nécessaire, déchirer une communauté. Mais aussi des doutes profonds sur le fond. Ces bassines géantes, qui consistent à pomper l’eau des nappes phréatiques en hiver pour la stocker en surface et l’utiliser l’été, sont-elles une adaptation au changement climatique ou un aggravement du problème ? Ne favorisent-elles pas une agriculture déjà intensive au détriment d’une ressource commune ?

La voix des Landais : entre pragmatisme et inquiétude

J’ai discuté avec Jean, maraîcher près de Mimizan. Il a besoin d’eau, c’est une évidence. Mais il me dit : « Une grande bassine ? Ça ne résout pas le vrai problème. Ça déplace l’eau, ça l’expose à l’évaporation, et ça ne pousse pas à changer les pratiques. Moi, je mise sur le goutte-à-goutte, sur des variétés plus résistantes, sur la couverture des sols. Il faut économiser la goutte avant de vouloir stocker des lacs. » Son propos n’est pas idéologique, il est pratique. Il représente une partie du monde agricole landais, soucieux de sa durabilité et de son image.

A lire également  Les Jardins de Nonères primés pour leur plateforme de compostage

À l’inverse, du côté des défenseurs des zones humides, l’alerte est maximale. Marie, bénévole d’une association de protection des lits de la Leyre, est catégorique : « Pomper massivement en hiver, c’est assécher les nappes qui alimentent nos rivières et nos zones humides toute l’année. On sacrifie des écosystèmes entiers, la biodiversité, la qualité de l’eau, pour un modèle agricole qui a montré ses limites. Sainte-Soline, c’est le symbole de ce choix. Nous ne voulons pas de ça ici. » La fracture est là, palpable. Elle n’est pas entre « pour » et « contre » l’agriculture, mais entre deux visions de son avenir et de la gestion d’un bien commun.

Dans les faits : quelle politique de l’eau pour les Landes ?

Au-delà des positions de principe, que font les institutions ? La vigilance des préfets, partout en France, a été renforcée à l’approche de ce triste anniversaire. Des rassemblements ont été interdits, d’autres encadrés. Cela montre à quel point la mémoire de 2023 est vive et la crainte de débordements, réelle. Dans les Landes, les projets de stockage existent, mais ils prennent des formes différentes, souvent à plus petite échelle : retenues collinaires, bassins de rétention.

Le vrai débat, aujourd’hui, porte sur le Plan de Gestion de la Ressource en Eau (PGRE) du département. Ce document cadre, en cours de révision, doit définir pour les années à venir les volumes prélevables, les priorités d’usage, les solutions. Concrètement, il doit trancher la question : mise-t-on prioritairement sur le stockage hivernal de type « bassines », ou sur une profonde réduction des prélèvements via l’économie d’eau et la transformation des systèmes agricoles ? La leçon de Sainte-Soline, c’est que cette décision technique est éminemment politique et sociale. Elle ne peut se prendre sans une concertation large et sincère avec tous les usagers, sous peine de générer un rejet violent.

A lire également  Médico-social en crise : la colère sourde des salariés landais

L’héritage de Sainte-Soline : un aiguillon pour la démocratie locale

Trois ans après, le bilan est amer pour la petite commune des Deux-Sèvres. La mégabassine est là, « site sécurisé » selon les panneaux, mais elle empoisonne toujours la vie locale, source de divisions durables. Pour nous, Landais, cet épisode doit servir de signal d’alarme. Il nous rappelle que les questions environnementales sont aussi des questions de justice et de paix civique.

Il faut le dire : nous avons la chance, dans les Landes, d’avoir un tissu associatif dense, des agriculteurs innovants, des élus souvent à l’écoute. La tentation du conflit frontal n’est pas une fatalité. Mais elle guette si le dialogue se rompt, si les décisions sont perçues comme imposées d’en haut ou au profit d’une minorité. L’enjeu est de construire, ensemble, une vision partagée de notre rapport à l’eau. Cela passe par de la transparence sur les données, par une écoute réelle des craintes, par l’exploration de toutes les alternatives – de l’agroécologie à la réutilisation des eaux traitées.

Sur le terrain, je vois des initiatives qui vont dans ce sens. Des groupes de travail mixtes, des projets pilotes d’irrigation économe, des efforts pour préserver les zones humides. C’est cette voie, exigeante et collective, qu’il faut emprunter. L’ombre de Sainte-Soline nous enseigne une chose : face au défi climatique, il n’y a pas de solution purement technique. Il n’y a que des choix de société. Et ces choix, pour être acceptés et durables, doivent être discutés, expliqués, et assumés par le plus grand nombre. C’est le prix de la résilience, et de la concorde, sous nos pins.