
Quand l’armée française menait sa « petite guerre » dans les Landes
À l’automne 1875, les Landes se transforment en vaste terrain d’exercice pour l’armée française. De Mont-de-Marsan à Saint-Sever, de la vallée de l’Adour à Montfort, les troupes se livrent à de spectaculaires manœuvres. Retour sur un épisode oublié de l’histoire locale.
Nous sommes en octobre 1875, il y a tout juste 150 ans. Quelques mois plus tôt, le 13 mars, une nouvelle loi est venue modifier le recrutement et l’organisation territoriale d’une armée française encore traumatisée par la guerre de 1870 et par l’humiliation de Sedan.
C’est dans ce contexte que le général Gaëtan de Rochebouët, commandant du 18ème corps d’armée (qui regroupe les 35ème et 36ème divisions d’infanterie) de janvier 1874 à novembre 1877, décide d’organiser de grandes manœuvres dans notre département, pudiquement baptisées « petite guerre » par le Journal des Landes, qui en publie le minutieux programme dans son édition du 10 octobre.
Mont-de-Marsan assiégé… et inondé
Cela fait alors une dizaine de jours que régiments d’infanterie de ligne, escadrons de dragons et de hussards et batteries d’artillerie, soit des milliers d’hommes, s’acheminent vers Mont-de-Marsan, en vue d’exercices de simulation tactique grandeur nature. L’attaque et la prise de la ville sont prévues les 11 et 12. « Beaucoup d’ateliers seront fermés à cette occasion, de rares ouvriers se rendront dans d’autres, la circulation se trouvant forcément difficile sur plusieurs points de la cité », prévient le journal dès le 8. Doivent suivre les attaques de Saint-Sever le 15, puis de Montfort le 18, avant une revue des troupes à Dax le 21.
Mais bien entendu, rien ne va se passer comme prévu. Un premier compte-rendu est publié le 15 : « La grande bataille était réservée pour le lendemain mardi, 12 octobre. Ce jour-là, on le sait, la ville chef-lieu allait être prise de force et un combat acharné devait avoir lieu dans les rues. Dès le point du jour, malgré les menaces du temps, les troupes avaient pris position et avaient formé trois lignes de tirailleurs s’étendant de Saint-Médard à la route de Bayonne. Les pièces étaient postées sur les hauteurs et les mouvements commencés. Tout a dû être brusquement interrompu ».
Explication solennelle du Journal des Landes : « Le Général, qui commande en chef aux armées et aux nations, le Grand Maître qui dirige tout ici-bas, avait décidé que l’affaire ne devait pas avoir lieu. Les jeunes soldats, déjà très fatigués, ont dû rentrer précipitamment dans leurs cantonnements de la journée, pressés par une pluie battante, un vrai Déluge ». Déception de la population, qui vit depuis quelques jours au rythme de ces mouvements et fête ses soldats, comme le raconte le Réveil des Landes : « Le moindre paysan, si gêné qu’il soit, met sa basse-cour à contribution pour augmenter l’ordinaire des troupiers qu’il loge, et nous connaissons plus d’un vigneron qui s’est hâté de vendanger pour avoir du vin à offrir à ses hôtes ».
La population landaise impliquée
Le 17, le Journal des Landes relate que la pluie, au lieu de cesser, a redoublé, « de façon à détremper les terrains et à faire grossir les rivières et cours d’eau du département », ce qui contrarie naturellement les opérations. Mais nous est quand même résumée la journée du 14, au cours de laquelle le général de Rochebouët « s’est porté avec une partie de la 36ème division qui occupait Mont-de-Marsan depuis la veille, à la rencontre de la 35ème division venant de Bordeaux, et a engagé dans les bois de Saint-Avit un combat d’embuscade. La fusillade a été, à certains moments, très nourrie ; l’artillerie, postée sur la Route nationale, sur les hauteurs de la gare et dans les champs voisins du Lycée, était prête à lancer des volées sur les masses, si le combat avait pu être complété par l’entrée en scène de tous les corps de troupes. Il a fallu encore arrêter les mouvements d’ensemble. La pluie, en détrempant les terrains, mettait les soldats dans l’impossibilité de se mouvoir ». Tout cela sous le regard du duc de Nemours et d’officiers étrangers, donnant une dimension internationale aux événements…
Le journal précise : « Pendant que ces parades militaires étaient exécutées, la population entière du chef-lieu des Landes, profitant d’un instant de soleil, s’était portée à la rencontre des troupes. Les dames décoraient les croisées ainsi que les balcons des maisons, et les hommes, rangés sur les trottoirs des rues, faisaient leurs réflexions sur l’excellente tenue des fantassins, qui supportaient gaiement les marches forcées ». Puis, dans la soirée de ce même jeudi 14, « la ville de Mont-de-Marsan ressemblait à une place importante ; on ne rencontrait dans les rues que dragons, hussards, artilleurs et fantassins, et on n’entendait que le roulement du tambour, le ton du clairon et l’harmonie des orchestres militaires ».
À Saint-Sever, le 15, rebelote. Le chroniqueur du Journal des Landes, Victor Delaroy, se désole : « Si nous sommes partis avec satisfaction, nous avons dû revenir mécontents et trempés comme de véritables canards. La pluie des journées précédentes n’était rien à côté des rafales de vents froids, des débordements d’eau qui ont signalé la matinée de vendredi. C’était un vrai déluge. Malgré tout, les troupes étaient, dès le point du jour, à leur poste, l’artillerie avait établi ses batteries. Tout avait été combiné pour que l’attaque principale eut lieu au Pavillon, point de jonction des trois routes de Tartas, Mont-de-Marsan et Grenade. Les troupes de réserve, artillerie et infanterie, étaient postées près du pont de Saint-Sever et sur les hauteurs de Morlanne. Ainsi que nous l’avons dit, il a fallu une véritable tempête, inondant les champs et les routes, déracinant les arbres, pour décider nos soldats à interrompre les mouvements », sur ordre du général. Décidément…
Avant-goût du grand bourbier
Au fil des comptes-rendus, les anecdotes amusantes s’accumulent, notamment à propos de l’impressionnante logistique nécessaire au logement et à l’alimentation de toutes ces troupes. Un exemple à Saint-Avit, « où il s’agissait de loger près de 1 500 hommes » et où « deux sapeurs – rien n’est sacré pour les sapeurs – se sont réfugiés la nuit dans un four, encore tiède du pain qui avait été cuit dans la matinée ». À propos de pain, le journal avait d’ailleurs déjà relevé ironiquement que celui « fourni par les boulangeries de Mont-de-Marsan a été reconnu d’excellente qualité. On dit qu’il n’en a pas été de même dans toutes les localités du département ».
Le 22 octobre, le Journal des Landes rapporte enfin les dernières manœuvres du 19 autour de Montfort, où tout s’est réglé entre 9 heures et midi et demi, visiblement sans accroc cette fois-ci : « On ne saurait se faire une idée de l’énorme quantité d’étrangers qu’avait attiré dans la Chalosse le dernier épisode des grandes manœuvres. Tous les moyens de transport avaient été mis en réquisition et la masse des curieux entravait souvent la marche de l’artillerie ».
La revue finale des troupes eut bien lieu à Dax, non pas comme prévu sur les landes du Pouy, inondées par les pluies diluviennes des derniers jours, mais « sur la vaste plaine de l’hippodrome de Dax, sur le territoire de Saint-Vincent ». Suite à cette revue, Rochebouët adressera à ses troupes un « ordre du jour » pour les féliciter : « Vous venez d’accomplir une marche-manœuvre longue et pénible, dans des circonstances tout à fait exceptionnelles. Avant de nous séparer, je tiens à vous exprimer mon entière satisfaction, pour l’énergie dont vous avez fait preuve et pour l’esprit de discipline que vous avez montré dans les nombreux cantonnements que vous avez occupés », explique-t-il. « Les études que nous venons de faire nous seront profitables à tous les degrés de la hiérarchie », déclare également le général, avant d’ajouter : « N’oublions pas qu’à la guerre la marche joue un grand rôle et qu’elle contribue puissamment à assurer le succès des batailles ».
Rochebouët évoque enfin les réservistes, ces civils qui ont « quitté sans hésitation leur famille et leurs intérêts pour se joindre à nous ». Le détail illustre la mutation d’une armée française qu’influençait le concept de « nation armée » théorisé à l’époque. L’édition du Journal des Landes du 15 octobre soulignait déjà la dimension politique de ces opérations : « L’utilité de ces manœuvres n’est contestée par personne ; ces manœuvres fournissent au Gouvernement du maréchal duc de Magenta l’occasion d’apprécier les effets produits par l’application de la nouvelle loi militaire ».
On ignorait naturellement que quarante ans plus tard se présenterait une autre occasion plus dramatique… La leçon du déluge a en tout cas été tirée par l’histoire : désormais, nos exercices, parades et manœuvres militaires ont désormais lieu dans le ciel !
