Secours d’urgence : la réforme qui divise rouges et blancs

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Ce qu’il faut retenir

  • Pilotage : Le projet de loi de décentralisation prévoit de confier aux préfets, via un « Contrat Territorial du Secours d’Urgence » (CTSU), la coordination de l’ensemble des acteurs des secours préhospitaliers à l’échelle départementale.
  • Opposition : Les urgentistes (Samu) et les ambulanciers privés s’élèvent contre ce qu’ils perçoivent comme une « prise de pouvoir » du ministère de l’Intérieur, craignant une marginalisation de l’expertise médicale au profit d’une logique administrative.
  • Défense : Les sapeurs-pompiers et leurs directeurs soutiennent le projet, arguant que le préfet, autorité « neutre », est la mieux placée pour arbitrer et garantir une coordination efficace entre tous les intervenants (pompiers, Samu, ambulanciers).

Une réforme qui arrive en catimini

Sur le terrain, on en parle à voix basse, dans les couloirs des services d’urgence ou entre deux interventions. La réforme de l’organisation des secours d’urgence, nichée dans le projet de loi de décentralisation, avance sans faire de bruit, mais elle suscite un vent de fronde chez ceux qui sont en première ligne. Concrètement, le texte prévoit de créer un « Contrat Territorial du Secours d’Urgence » (CTSU), dont la responsabilité de l’élaboration et de la signature reviendrait au préfet de département. Un changement de paradigme qui, pour ses détracteurs, équivaut à une recentralisation sous l’égide du ministère de l’Intérieur, au détriment du pilotage sanitaire historique.

Ce qu’on observe, c’est une ligne de fracture nette. D’un côté, les « blancs » – les urgentistes du Samu et les ambulanciers privés – qui tirent la sonnette d’alarme. De l’autre, les « rouges » – les sapeurs-pompiers et leurs directeurs – qui défendent le rôle coordinateur du préfet. Au-delà des discours, il faut le dire : cette bataille dépasse les simples querelles de clocher. Elle touche au cœur de notre modèle de secours, à son efficacité et, in fine, à la sécurité des patients. Dans les faits, personne ne conteste la nécessité d’une meilleure coordination. Mais la méthode et le pilote choisis font débat.

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La crainte des urgentistes : l’effacement de l’expertise médicale

J’ai discuté avec plusieurs médecins régulateurs dans la région. Leur inquiétude est palpable, presque unanime. Le Dr Penverne, dont la voix porte dans le milieu, résume le sentiment : « C’est le préfet qui arrête le contrat et nos tutelles sanitaires sont repositionnées sur un simple avis consultatif ». Concrètement, l’Agence Régionale de Santé (ARS) et le Comité de l’aide médicale urgente (Codamup-TS), garants de la qualité médicale des décisions, ne seraient plus que consultées. Le pouvoir de décision finale, lui, basculerait dans les mains de l’autorité préfectorale.

« On nous présente ça comme un outil de coordination, mais dans les faits, c’est un transfert d’autorité », m’explique un urgentiste landais, qui préfère garder l’anonymat. « Le risque, c’est que des décisions cruciales – l’implantation des SMUR, la répartition des moyens, les protocoles d’intervention – soient prises sur des critères logistiques ou budgétaires, sans la primauté du médical. Le préfet n’est pas médecin. Son rôle est l’ordre public, pas le pronostic vital. » Cette crainte d’une logique sécuritaire prenant le pas sur une logique de soin est au centre de la contestation. Les urgentistes redoutent une standardisation excessive, inadaptée aux spécificités territoriales, qu’il s’agisse des zones rurales du Marsan ou du littoral très fréquenté l’été.

Le point de vue des pompiers : le préfet, un arbitre « neutre »

Face à cette levée de boucliers, la Fédération Nationale des Sapeurs-Pompiers de France (FNSPF) et l’Association Nationale des Directeurs des Services d’Incendie et de Secours (ANDSIS) campent sur leurs positions. Leur argument est simple et répété à l’envi : le préfet est « par définition neutre à l’égard des acteurs » et « l’autorité la mieux placée pour assurer la coordination ». Pour eux, le CTSU n’est « ni une prise de pouvoir, ni une remise en cause des compétences de quiconque », mais bel et bien « un outil de coordination au service de l’efficacité collective ».

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Sur le terrain, un capitaine des pompiers dans les Landes me confie, sous couvert d’anonymat : « Aujourd’hui, il peut y avoir des doublons, des concurrences stériles. Le Samu déploie un SMUR sur une intervention alors que nos propres véhicules de secours à victimes (VSAB) sont plus proches et tout aussi compétents pour les premiers gestes. Une vraie coordination pilotée par une autorité unique pourrait fluidifier tout ça, optimiser les moyens, et surtout, gagner des minutes précieuses pour la population. » Le préfet, en tant que représentant de l’État, incarnerait cette autorité capable de trancher et d’imposer une vision d’ensemble, au-delà des chapelles.

Les ambulanciers privés, maillon inquiet de la chaîne

Dans cette équation, les entreprises de transport sanitaire privées se sentent souvent les parents pauvres. Eux aussi montent au créneau contre le projet. Leur crainte ? Que le CTSU, sous l’autorité du préfet, ne devienne un instrument pour favoriser systématiquement les moyens publics (pompiers) au détriment du privé, dans l’attribution des missions de secours ou de transport. « On est déjà en tension permanente sur la rémunération des astreintes et la valorisation de notre rôle », explique le gérant d’une petite société ambulancière dans les Landes. « Si demain, c’est le préfet qui décide de la carte des interventions sans garantir une juste place au privé, beaucoup d’entreprises, surtout en milieu rural, pourraient mettre la clé sous la porte. Et qui assurera alors le service ? »

Ce risque de désertification territoriale est réel. Les ambulanciers privés sont essentiels, notamment pour les transports inter-hospitaliers non urgents qui libèrent les SMUR pour les vraies urgences. Une coordination déséquilibrée pourrait briser cet écosystème fragile. Au-delà des discours rassurants, ils demandent des garanties écrites sur leur place dans le futur dispositif.

Et dans les Landes ? Une vigilance accrue

Notre département, avec sa double géographie de vastes forêts et d’un littoral touristique, est un territoire-test pour toute réforme des secours. Ici, la question de la coordination est cruciale. L’été, la population peut être multipliée par dix sur la côte. L’hiver, il faut pouvoir intervenir rapidement dans des villages isolés. Un contrat unique, pensé à Dax ou Mont-de-Marsan, sera-t-il assez souple pour s’adapter à ces réalités ?

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Sur le terrain, les acteurs landais que j’ai contactés affichent une prudence vigilante. Du côté du SDIS 40, on se range derrière la position nationale de la FNSPF, sans s’épancher davantage. Dans les services d’urgence du CH de Mont-de-Marsan ou de Dax, on s’interroge sur les conséquences pratiques. « Qui va rédiger concrètement ce contrat ? », demande une infirmière régulatrice. « Si c’est une administration préfectorale qui n’a jamais mis les pieds dans un centre 15, on court à l’échec. Il faut que les gens de terrain, ceux qui connaissent les spécificités landaises – les marées, les feux de forêt, l’isolement de certaines communes – soient au cœur de la rédaction. »

Vers une sortie de crise ?

La balle est aujourd’hui dans le camp du législateur. Le projet de loi est en discussion. La pression monte, avec des prises de parole publiques de plus en plus fermes des sociétés savantes de médecine d’urgence. Le principal grief reste le déficit de consultation en amont. « Un projet de loi, des dispositions sans même que les acteurs de terrain, c’est-à-dire les médecins, aient été consultés », déplorent-ils. Cette méthode est vécue comme une défiance, un mépris de l’expertise acquise sur le terrain depuis des décennies.

Une piste de sortie pourrait résider dans l’équilibre des instances. Et si, au lieu d’un simple avis consultatif, l’ARS et le Codamup-TS obtenaient une voix délibérative, à égalité avec le préfet ? Et si le CTSU était co-construit, et non simplement « arrêté » par l’autorité préfectorale ? Dans les faits, l’efficacité des secours repose sur la confiance et la collaboration entre tous. Une réforme imposée, perçue comme un coup de force, risque de briser cette coopération essentielle.

Il faut le dire : la volonté de mieux coordonner les secours est légitime. Les gaspillages, les doublons, les tensions entre services existent. Mais la solution ne peut pas passer par un simple transfert de pouvoir. Elle doit reposer sur une démarche inclusive, qui reconnaît et valorise la complémentarité de chacun – le savoir-faire médical du Samu, la capillarité et la polyvalence des pompiers, la réactivité des ambulanciers privés. L’enjeu est trop sérieux pour se contenter d’un rapport de force entre « rouges » et « blancs ». Dans les Landes comme ailleurs, c’est la sécurité de tous qui est en jeu. Et ça, c’est une affaire qui mérite plus qu’un contrat administratif ; elle mérite un vrai consensus du terrain.