
Petit meurtre dans la lande
En août 1922, une propriétaire de 60 ans est victime d’un étrange assassinat à Saint-Yaguen. Retour sur un de ces nombreux faits divers landais tombés dans l’oubli.
Le docteur Charles Clologe, atypique médecin domicilié à Tartas pendant l’entre-deux-guerres, espèce d’émule de John Watson ou d’Hercule Poirot égaré sous les pins, mériterait bien une biographie détaillée. En ce temps-là, le pittoresque personnage était régulièrement sollicité sur les scènes de crimes du territoire. Son nom apparaît souvent dans les vieux journaux d’époque, comme en ce début du mois d’août 1922, alors que de La Gironde à La Croix en passant par L’Est Républicain, L’Écho de Paris, L’Œuvre et Le Progrès de la Côte d’Or, une partie de la presse écrite s’empare d’une étrange affaire.
Les articles publiés relatent, pour la plupart en des termes identiques, l’assassinat d’une propriétaire landaise : « Un crime mystérieux a été commis dans la lande, commune de Saint-Yaguen, canton de Tartas-ouest. Un résinier se rendant à son travail a trouvé dans une pignada, à 300 mètres environ de sa demeure, le cadavre de la veuve Darrieutort, âgée de 60 ans, propriétaire. Le corps était ligoté avec une corde usagée et attaché au tronc d’un jeune pin. Le juge de paix, le docteur Clologe et les gendarmes de Tartas, accourus aussitôt, se livrèrent à une première enquête et n’eurent pas de peine à établir qu’ils se trouvaient en présence d’un crime. Pour détourner la justice, l’assassin a assommé la victime dans sa demeure puis a transporté le cadavre dans les bois où il fut découvert par le résinier. Mme Darrieutort était agenouillée et avait la tête appuyée sur la poitrine ».
L’affaire n’intrigue pas tant pour son caractère odieux ou sordide (La France en avait vu d’autres…) que pour son étrange déroulé : quel était donc l’intérêt de transporter cette pauvre femme tout juste assommée pour la ligoter au tronc d’un pin ? En quoi cela pouvait-il bien « détourner la justice » ? Sans compter l’étrangeté de se trouver à la fois ligoté au tronc d’un arbre, agenouillé et la tête appuyée sur la poitrine. Pas simple à se figurer, du moins.

Un village sans histoires ?
Plus courts, certains papiers reprennent ce canevas en nous livrant d’autres détails, à l’exemple de celui de La Gironde, qui évoque bien un « cadavre ligotté à un arbre » (sic), mais nous révèle au passage l’identité du juge de paix, un certain M. Arroux. À ce petit jeu, c’est La Dépêche qui semble la mieux informée. Alors que la plupart des articles exposant les faits étaient parus le 5 août, son édition toulousaine annonça dès le 4 qu’un « ouvrier allant résiner des pins à Saint-Yaguen, avait découvert, pendu à un arbre, le cadavre de Mme veuve Darrieutort, âgée de soixante ans. L’enquête judiciaire a établi que Mme Darrieutort avait été assassinée. Elle a été ensuite pendue pour simuler un suicide ». Où l’on comprend mieux l’intérêt d’avoir déplacé le corps au milieu d’une pignada… Et ce n’est pas tout : l’article précise qu’un « nommé D… a été arrêté » et qu’il « nie être l’auteur du crime ». De légitimes soupçons pesaient sans doute déjà sur l’individu en question.
Saint-Yaguen n’était pas spécialement connue pour sa criminalité florissante, mais la misère des temps, l’ignorance et la convoitise n’ont pas eu de raisons d’y sévir moins fréquemment qu’en d’autres contrées isolées. Le 5 octobre 1889, La Gironde relate par exemple l’arrestation d’Escurial, « journalier au service d’un carrier du pays », qui avait laissé pour mort « le nommé Lasserre, journalier comme lui et qui passait pour avoir quelque argent ». Escurial, vingt-et-un ans, avait attendu le jour de la paie pour se rendre à l’auberge locale avec ses camarades, dont était ledit Lasserre. « La soirée s’écoula sans incident et lorsque Lasserre partit », Escurial le suivit puis « réussit en faisant un détour à la devancer et à aller l’attendre derrière la culée du pont de la Midouze, entre les communes de Saint-Yaguen et Carcarès-Sainte-Croix, pont que Lasserre devait traverser pour se rendre à son domicile ».
Âmes sensibles s’abstenir : « Au moment où ce dernier s’engageait sur le pont, Escurial sortit de sa cachette, se jeta sur Lasserre, et, après l’avoir étourdi à coups de sabots, lui planta son couteau dans la tempe droite ; puis pour faire disparaître toute trace du crime, il précipita le corps du malheureux Lasserre dans la rivière ». Le cadavre fut découvert le lendemain. Par d’autres biais, on apprend que le jeune Escurial avait tenté de charger un complice nommé Bernède, mais que « poussé par le remords », il était revenu sur ses propos. Il avait commis cet odieux crime pour « 7 francs et quelques centimes », soit, à la louche, une trentaine d’euros actuels.
Un peu plus tard, en juillet 1900, un autre fait divers attira l’attention de la presse locale, puis nationale, sur Saint-Yaguen. « Une jeune fille de cette commune, Marilys Castex, âgée de six ans, avait été trouvé morte sur le seuil de sa porte. Elle avait succombé aux blessures occasionnées par la décharge d’une arme à feu. On crut tout d’abord à un assassinat commis par quelque malandrin de passage et on avisa le parquet. La vérité était plus simple. La fillette avait été tuée par un de ses voisins âgé de treize ans, Adrien Daraillans », explique ainsi Le Soir. Le quotidien décrit un jeune homme qui aimait jouer du fusil : il avait mis la petite fille en joue, ignorant que l’arme était chargée. On le jugea en correctionnelle pour « homicide par imprudence ». Selon Le Petit Parisien du 16 août 1900, le jeune Adrien fut condamné à payer cinquante francs d’amende. Les mœurs judiciaires n’avaient pas beaucoup évolué depuis la bonne vieille loi salique : l’inflation faisait simplement grimper le montant du wergeld…

L’état-civil à la rescousse
Et puis vint l’étrange assassinat de la veuve Darrieutort. Avant d’évoquer le dénouement de l’affaire, il n’est pas inintéressant de se pencher sur ses protagonistes, notamment en recourant à l’état-civil local.
Nous avons retrouvé l’acte de décès de la veuve sans trop de difficulté. Il nous renseigne très bien sur le plan chronologique : la victime serait décédée le 1er août 1922 à neuf heures du matin. Du moins est-ce alors qu’on la retrouva dans sa pignada. Née sur la commune en octobre 1862, Jeanne Darrieutort avait bien soixante ans. Elle est présentée comme la veuve d’André Darrieutort, cultivatrice, fille de Bernard Darrieutort et de Marie Bancon. La nature du décès n’est pas plus précisée que dans tout autre acte d’état-civil. On n’en apprend que le lieu officiel, tel que fourni par les témoins : « son domicile de Saint-Yaguen ». Cet acte de décès fut dressé le 2 août « à quatre heures du soir », en présence des cultivateurs Paul Segas et Jean Dupeyron, ainsi que du maire Clément Palados.
Jeanne Darrieutort s’était mariée à Saint-Yaguen le 6 novembre 1881. Son époux ne paraît pas cousiner avec elle d’aussi près que le nom (répandu) qu’ils avaient en commun le laisserait supposer. Fils de Jean et Jeanne Darmagnac, André était natif de la commune voisine de Carcarès, où essaimaient aussi des Darrieutort. Ce joli patronyme serait en fait un toponyme, composé du « rieu », la rivière, et de son méandre, le « tort », près duquel ou dans lequel devait être localisée la demeure du lointain ancêtre ainsi surnommé. Bien entendu, les cours d’eau landais n’ont jamais manqué de méandres, et nos Darrieutort ne sont probablement pas tous liés par une parenté directe d’un bout à l’autre du département…
Ces généalogies locales, essentiellement peuplées de cultivateurs, de laboureurs et d’une poignée de propriétaires, réservent parfois quelques cocasseries. Ainsi, l’acte de mariage des parents de la veuve assassinée, dressé en 1851, en recèle une amusante : né le 4 juin 1828, Bernard Darrieutort y est présenté comme le fils de Jean, décédé le 30 mars… 1825. Il était en réalité celui de Dominique, décédé en 1830, et d’une dénommée Marguerite Audigeos remariée ensuite à un sieur Jean Tozia, ce qui a pu entraîner quelque confusion dans l’esprit du fonctionnaire peu vigilant, certainement perdu dans les « torts » du « rieu » administratif… C’est assez dire les problèmes que rencontraient nos officiers d’état-civil pour distinguer les uns des autres lorsque plusieurs décennies s’étaient écoulées et qu’ils n’étaient pas tout à fait réveillés…

L’ironie du sort
Mais revenons à nos moutons. Le fin mot de l’histoire, d’une ironie assez brutale pour mériter quelques lignes un siècle plus tard, se peut lire dans L’Indépendant des Basses-Pyrénées du 27 août 1922 :
« Saint-Sever-sur-l’Adour – Le Suicide d’un inculpé – Le mois dernier, Mme veuve Darrieutort, propriétaire à Saint-Yaguen, avait été trouvée pendue dans un bois avoisinant sa demeure, et les résultats de l’enquête, ainsi que nous l’avions annoncé, avaient amené l’arrestation du sieur Ducamp, métayer de la victime.
Mercredi matin, Ducamp, qui avait été incarcéré à la prison de Saint-Sever, après avoir vaqué aux occupations habituelles des détenus et trompant la surveillance pourtant rigoureuse du personnel pénitentiaire, s’est pendu dans sa cellule.
M. le docteur Lévrier, appelé en toute hâte, n’a pu que constater son décès ».
Le motif du crime, à ce stade, reste moins clair que la proximité entre la victime et son assassin, dont l’identité nous est au passage révélée. Mais quel étrange épilogue… Étonnante fatalité que ce meurtrier simulant pour sa proie le châtiment qu’il s’infligera bientôt à lui-même… La réalité dépasse décidément toujours la fiction.
L’état-civil vient de nouveau à notre secours : Mathieu Ducamp, fils de Louis et de Jeanne Palados, petit-fils du propriétaire Arnaud Ducamp, mourut bien à Saint-Sever, « place du Tribunal », le 23 août 1922 à trois heures du matin. Natif de Beylongue et domicilié à Saint-Yaguen, il allait sur ses cinquante ans. Il laissait une pauvre veuve nommée Augustine Soux, épousée en 1899. Native de Meilhan, celle-ci lui avait donné l’année suivante une petite Rosa, laquelle s’était à son tour mariée en 1917 et devait logiquement vivre encore.
Difficile d’imaginer aujourd’hui qu’un cultivateur d’âge mûr en vienne à de telles extrémités. Quelles étaient ses raisons ? C’est ici le dernier mystère que réserve la sombre affaire.
Quelque archive policière ou judiciaire landaise renferme peut-être une explication précise. Mais sans nous perdre dans d’interminables recherches, nous pouvons avancer quelques arguments. D’abord, il faut remarquer que le subterfuge de Ducamp a été rapidement démonté : le médecin et les enquêteurs ont aussitôt conclu que la femme avait été assommée chez elle puis tirée jusqu’au bois. Le mode opératoire du criminel ressemble moins au produit d’une savante préméditation qu’aux conséquences directes d’un coup de sang peut-être lié à une dispute sérieuse. Le fait que l’homme ait été rapidement arrêté prouve qu’il a été aussitôt suspecté, soit qu’il y ait eu des témoins, soit que Ducamp ait été un coupable tout désigné, c’est-à-dire auquel la mort de la veuve profitait au premier chef.

La question du mobile
Rappelons maintenant que Ducamp était le « métayer » de la veuve. Dix ans après les faits, le 3 septembre 1932, un article de La Voix paysanne nous renseigne sur cette condition de métayer dans le ton excessif des feuilles communistes de l’époque, mais un ton qui nous permet de prendre la mesure d’un véritable problème de société : les effets pervers du métayage, système hérité de nos anciennes servitudes et autres mainmortes. L’article est signé par le « comité paysan » dont il est question dans le texte :
« Saint-Yaguen – Misère, saisie, défense paysanne – La misère grandissante qui étreint tant de foyers paysans donne, dans notre commune, un pénible exemple de ce qui attend les métayers s’ils ne se défendent pas.
Le dimanche 28 août prochain, le métayer Dufau Romain doit être vendu pour payer les créances d’un propriétaire dur et avide de la sueur des travailleurs. Cette saisie crée l’indignation dans toute la région tant elle est brutale et inique.
Dufau Romain est un simple et rude travailleur. Toute sa vie est un exemple de misère, de labeur et de privations. Il a dû élever sept enfants dont plusieurs ensuite sont morts grands quand ils auraient pu l’aider dans son travail. Mais aux yeux de son seigneur et maître, Dufau a commis un crime. Il lui a emprunté dix mille francs pour acheter une paire de mules. La prospérité promise par Tardieu et les autres politicards bourgeois n’est pas venue dans l’affaire de Dufau, les mules ont terriblement baissé, elles se sont vendues moins de 3.000 frs et c’est cette somme qu’il a rendue à son propriétaire.
Dufau a imploré un délai à son seigneur, il lui a offert dix ans, quinze ans, toute sa vie, de travailler pour restituer une somme de la perte duquel (sic) il n’est pas responsable, son tyran a été intraitable. Dufau sera vendu, sa part de récoltes, ses pauvres meubles, ses hardes et instruments, jusqu’à ses vaches laitières qui lui ont été confiées et ne lui appartiennent pas.
Ses plaintes au tribunal de Saint-Sever sont restées sans écho, on lui a demandé cinq cents francs, il n’a pas cet argent et on lui a refusé l’assistance judiciaire. Ôte-toi de là, manant, courbe-toi, tu es taillable et vendable à merci ; quand tu n’auras plus ni sang, ni argent, va achever ta vie de désespoir dans un fossé de la forêt landaise.
Seuls les Oustric de la classe bourgeoise, détrousseurs de l’épargne, sont considérés. Les Dufau de la paysannerie n’ont pas de clémence à attendre de leurs bourreaux. Cette fois pourtant leur mauvais coup ne réussira pas. Un comité paysan se constitue. Dufau Romain ne sera pas vendu. Tous les paysans conscients de Saint-Yaguen, d’Ygos, de Carces, de Carcarès, de Meilhan et Saint-Martin d’Oney répondront présent à l’appel du comité, ils s’opposeront à la vente de leur infortuné camarade et en le défendant, ils se défendront eux-mêmes. »

Le métayage, mainmorte landaise
Le cas est moins isolé que la contrée. Le 12 novembre 1890, La Croix rapportait déjà, sur un ton très différent, le suicide du métayer Danthez, toujours à Saint-Yaguen : « Recevant une lettre qui le menaçait de saisie pour refus de payement », il « envoie sa femme à la fontaine chercher de l’eau pour un bain de pieds ». Aussitôt, « ce malheureux prend son fusil ; il applique le canon sur sa poitrine, et, d’une main tenant la baguette, il fait jouer le chien. Danthez s’est tué raide ; il était âgé de 60 ans, s’est marié trois fois et laisse sept enfants pour regretter une mort si lâche, si criminelle. »
Mathieu Ducamp s’était-il retrouvé acculé de la sorte ? Même si la sociologie ne peut toujours tout expliquer, l’hypothèse est séduisante et le motif plus plausible que la crapulerie du crime commis par Escurial. N’y a-t-il pas quelque chose, dans cette lointaine affaire, qui rappelle la condition actuelle des fermiers dans notre beau pays, où le « métayage » a changé de nature mais où les Danthez se sont pourtant multipliés ces dernières décennies ?
Se peuvent aussi deviner les tenaces rancunes qui se développaient parfois dans nos communes reculées. Les Landes d’un « sieur Ducamp » de Rion n’avaient-elle pas jadis été incendiées par vengeance, ainsi que le rapporta La Gironde du 29 juin 1895 ? Le coupable ? « Un individu du nom de L…, pasteur à Rion », personnage qui, pâtre plutôt que pasteur au sens où nous l’entendons aujourd’hui, paraît difficile à identifier parmi nos Lasserre, nos Lestage ou nos Lesbats. Le feu a certes plus souvent fait la une des journaux locaux que le poignard ou le gourdin ! Que le lecteur se rassure : il ne risquera pas plus sa vie qu’ailleurs en se promenant à Saint-Yaguen, cette localité connue pour sa foire et ses fêtes, pour l’exotique triple clocher de son église… et pour sa fontaine aux eaux réputées miraculeuses.
L’origine du nom de la commune fait toujours l’objet de débats plus ou moins passionnés entre spécialistes. Avouons que certaines justifications fort érudites au sujet d’un « Aganus » peinent à nous convaincre. Yaguen dérive plus sûrement du « Iago » de Sant-Iago, c’est-à-dire Jacques, ce qui, reconnaissons-le, est moins étonnant sur les chemins de Compostelle que les affaires comme celle de la veuve Darrieutort…
