
Accès aux soins : la colère gronde aussi dans les Landes
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Ce qu’il faut retenir
- Délais : Obtenir un rendez-vous chez un généraliste ou un spécialiste prend désormais plusieurs semaines, voire mois, dans de nombreuses communes landaises.
- Colère : L’impuissance et l’inquiétude montent chez les habitants, particulièrement les plus âgés ou éloignés des centres urbains.
- Territoire : La désertification médicale n’est pas une fatalité, mais elle s’aggrave par l’absence de solutions coordonnées et durables.
Sur le terrain, l’attente qui use
Je ne vous apprends rien en disant que prendre rendez-vous chez le médecin est devenu une épreuve. Mais ce qui frappe, sur le terrain, c’est la manière dont cette difficulté nationale s’incarne dans le quotidien des Landais. Ici, ce n’est pas qu’une statistique. C’est Madame Martin, 78 ans, à Saint-Paul-lès-Dax, qui doit attendre trois semaines pour faire renouveler son traitement contre l’hypertension. C’est le jeune père de famille de Mimizan qui parcourt 45 kilomètres pour trouver un pédiatre disponible. Concrètement, l’accès aux soins se mesure en semaines d’attente, en kilomètres parcourus et en renoncements silencieux.
Les chiffres nationaux, s’ils donnent l’ampleur du phénomène, ne racontent pas cette réalité vécue. Ce qu’on observe localement, c’est une tension qui monte d’un cran chaque année. Les cabinets saturés, les permanences de soins débordées, les services d’urgence des petits hôpitaux sous pression constante. Il faut le dire : la colère dont on parle à l’échelle du pays, elle a un visage et une voix dans chaque village, dans chaque quartier. Une colère teintée d’inquiétude, car derrière le délai de rendez-vous, il y a la peur de la maladie qui s’aggrave, du diagnostic tardif, de la souffrance évitable.
Au-delà des discours, le mur des réalités landaises
Notre territoire, avec ses vastes espaces et sa population parfois vieillissante, est particulièrement vulnérable à cette crise. La désertification médicale n’est pas un concept abstrait. C’est la fermeture d’un cabinet dans un bourg-centre qui oblige désormais une centaine de patients à se reporter sur la commune voisine, déjà surchargée. C’est le médecin qui part à la retraite sans successeur. Dans les faits, la carte sanitaire des Landes se fragilise, et les annonces de « plans » ou de « chocs de l’offre » semblent bien lointaines quand on est face à un standard téléphonique saturé à 8h01 du matin.
J’ai écouté des maires de petites communes, désemparés. Ils voient l’attractivité de leur village menacée par l’absence de médecin. Ils voient leurs administrés les plus âgés, parfois sans permis ou sans moyen de locomotion, se résigner à ne plus consulter. Au-delà des discours politiques, souvent centrés sur les grandes métropoles, c’est dans ces zones intermédiaires ou rurales que le système craque le plus visiblement. La solidarité informelle se met en place – un voisin qui conduit, une famille qui se relaie –, mais elle ne peut combler les carences d’une organisation sanitaire.
La voix des soignants : l’autre versant de la colère
Si la colère des patients est palpable, elle fait écho à une autre colère, tout aussi profonde : celle des soignants. Les médecins, infirmiers, aides-soignants que je rencontre sont épuisés. Épuisés par la charge administrative, par la pression de la file d’attente à la porte de leur cabinet, par le sentiment de ne plus pouvoir exercer leur métier dans des conditions dignes. Sur le terrain, un généraliste installé à Mont-de-Marsan me confiait : « Je suis devenu un gestionnaire de pénurie. Je dois trier, prioriser, et dire non à des patients que je connais depuis vingt ans. Ça use. »
Cette détresse professionnelle a des conséquences directes sur l’accès aux soins. Elle participe aux départs, aux burn-out, et dissuade de nouvelles installations. Concrètement, quand on parle de manque de moyens à l’hôpital public ou de conditions de travail, on parle aussi des délais d’attente à l’hôpital de Dax ou à la polyclinique de Navarre. Les deux crises – celle de l’offre de ville et celle de l’hôpital – sont interconnectées et se nourrissent l’une l’autre, créant un cercle vicieux dont les patients sont les premières victimes.
Des solutions qui peinent à émerger localement
Face à cette situation, des initiatives existent. Les maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP) se développent, comme à Soustons ou à Parentis-en-Born, et sont une lueur d’espoir. Elles permettent de mutualiser les moyens, d’offrir des plages de consultation élargies et d’attirer des jeunes professionnels. Mais leur montage est complexe, long, et dépend souvent de la ténacité de quelques élus et praticiens. Elles ne peuvent, à elles seules, résorber le déficit sur l’ensemble du département.
La télémédecine est aussi évoquée comme une partie de la réponse. Ce qu’on observe, cependant, c’est que son déploiement reste inégal et qu’elle ne convient pas à toutes les situations, ni à tous les publics, notamment les plus âgés qui peuvent être en difficulté avec le numérique. Dans les faits, les solutions miracles n’existent pas. Il faudra probablement un mélange de volontarisme politique (pour faciliter les installations), d’innovation organisationnelle (comme les MSP) et d’un investissement massif dans la formation et l’attractivité des métiers du soin.
Un enjeu qui dépasse la seule santé
L’accès aux soins n’est pas qu’une question sanitaire. C’est un enjeu de cohésion sociale et territoriale. Quand un service aussi fondamental se dégrade, c’est la confiance dans les institutions qui s’érode. C’est le sentiment d’abandon qui grandit dans certains territoires. Il faut le dire : garantir un accès digne et rapide aux soins, c’est aussi affirmer l’égalité républicaine entre les citoyens, qu’ils vivent à Bordeaux, à Hossegor ou dans un village de la Haute Lande.
La colère des Français, et des Landais, sur ce sujet est légitime. Elle est le symptôme d’un système à bout de souffle. L’écouter, c’est déjà commencer à y répondre. Mais au-delà de l’écoute, il faudra des actes, des décisions courageuses et une vision à long terme pour notre territoire. Parce qu’un pays, et un département, se jugent aussi à la façon dont ils soignent leurs habitants. Sur le terrain, aujourd’hui, le diagnostic est sans appel : l’état de notre accès aux soins est préoccupant. La guérison, elle, demandera du temps, des moyens et une volonté collective que nous devons tous appeler de nos vœux.