Il n’y a pas le feu au lac !

Cela devient un grand classique : avec les nombreux petits départs de feux saisonniers ici ou là, le méga-brasier estival, désormais traditionnel, s’est mué en quelques années en marronnier d’entre le Tour de France et la rentrée scolaire. D’une année sur l’autre, les régions méditerranéenne et atlantique se passent et repassent le flambeau. Et d’une année sur l’autre, il devient clair qu’aucune conclusion solide n’est tirée de ces catastrophes sur le plan politique, tandis que sur le plan opérationnel, il ne s’agit plus que d’essayer de s’adapter avec un peu de détection et une évolution des procédures, puis de limiter les dégâts, en y laissant toujours des plumes, des hectares… et des hommes.

Il est vrai que la solution est avant tout comportementale, que tout part souvent de l’inattention de la population elle-même, de moins en moins éduquée. Mais la répétition des sinistres, année après année, sans réaction d’envergure, dit tout de notre impuissance, sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, de l’insécurité au chômage de masse en passant par l’inflation et la chute du niveau scolaire. Finalement, seul ce bon vieux covid nous en a touché une en faisant bouger l’autre, avec le succès que l’on sait. Bref, encore une fois la faute à la sécheresse… ou à pas de chance. Et rendez-vous l’an prochain.

Cette année, le mégafeu part de nouveau du massif sud-girondin pour venir gagner le nord de notre département, apparemment d’un chantier de débroussaillage sous une ligne électrique réalisé par un prestataire d’Enedis. C’était Saucats en 1949. C’était Landiras en 2022. Ce sera donc Saumos cette année, toujours dans ce même secteur proche de Bordeaux, une zone périurbaine de contact entre forêt, axes de circulation et lieux habités, le tout en terrain plat, sur des sols qui s’assèchent rapidement. Le bilan est catastrophique, une fois de plus : 42.000 hectares de forêt brûlés, 220.000 personnes évacuées, 4 décès et plus d’une centaine de blessés et d’intoxiqués parmi les pompiers.

Cette année, pour changer un peu des petites nouvelles associées à la grande, on aura noté l’exotique et médiatique venue de 70 secouristes ukrainiens dans 15 véhicules spécialisés, un déploiement qui s’effectue dans le cadre du mécanisme de protection civile de l’UE, auquel l’Ukraine participe en tant que pays partenaire, au même titre que la Roumanie, la Croatie, le Portugal, la République tchèque et la Slovaquie. Les médias aiment à préciser la solide expérience ukrainienne acquise lors d’interventions provoquées par des attaques russes, dans des environnements très dégradés. Depuis le début du conflit russo-ukrainien, la charge de travail des pompiers a doublé dans certaines zones de l’arrière-front, avec des effectifs inchangés. Et ces 70 hommes viennent donc nous aider… On applaudit des deux mains à la belle histoire, tandis qu’à l’autre bout de l’Europe, des missiles continuent de tomber quasi-quotidiennement sur Kiev, Odessa ou Kryvyï Rih.

Notre pays ne peut régler ce problème récurrent des feux tout seul, et cela ne choque plus personne. On se satisfait fièrement de la venue de secours venus de toute l’Europe et en particulier d’un pays en guerre où les pompiers ont peut-être mieux à faire. N’est-ce pas là l’une des plus terribles preuves de notre impuissance, de notre incapacité à réagir, à mobiliser des fonds, à déployer systèmes et procédures, et en deux mots à générer de l’efficacité dans la résolution de problèmes concrets ?

Il y a fort heureusement un domaine où nous excellons : celui de palabrer sans fin sur n’importe quel sujet. Et bien entendu d’abandonner l’essentiel pour digresser sur les bombardiers d’eau russes qui pourraient prétendument nous aider ou pour se féliciter sur LinkedIn d’avoir préparé trois jambons-beurres pour nos sapeurs-pompiers. Le tout depuis nos canapés, bien au frais sous la clim’. Est-ce que nous méritons vraiment de meilleurs dirigeants, avec une vision ? En voudrions-nous ?

Changeons 20 fois de chef d’État et de gouvernement. Étranglons-nous à coups de bons mots. Tolérons tout et n’acceptons rien. Et ne remettons surtout pas en cause notre façon de penser. Après tout, il n’y a pas le feu au lac…

JM