Un « vrai scandale » vieux comme la lande

La petite « affaire Legrand-Cohen », médiatisée en cette rentrée mouvementée, nous fournit l’occasion de livrer une petite anecdote qui éclairera sans doute le lecteur peu au fait des mœurs de la presse française. Certes, comme l’écrit Louis Nadau dans Marianne, « Nous ne découvrons pas que Patrick Cohen et Thomas Legrand appartiennent, grosso modo, à la tendance centre-gauche. Ils l’assument et c’est leur droit le plus strict ». Mais comment ne pas s’amuser de voir notre confrère qualifier l’histoire de « vrai scandale » ? Il ne feint d’ailleurs même pas de s’étonner. Il s’étonne : « Ce que dit la vidéo publiée par L’Incorrect va beaucoup plus loin : un journaliste de France Inter perçoit la radio publique comme un outil de propagande électorale. Il ne s’agit plus de donner son opinion dans le respect du principe pluraliste, mais d’orienter le vote des indécis ».

Y a-t-il vraiment de quoi s’offusquer pour qui n’est pas né de la dernière averse ? Car ces messieurs n’orientaient-ils donc pas déjà ouvertement « le vote des indécis » ? N’était-il pas question que de cela dans une sphère médiatique rongée par la grande mode de l’éditorialisme et par le parti-pris ? Faut-il rappeler comment M. Macron a été élu en 2017, puis réélu en 2022 ? C’est un fait : il faut composer avec un quatrième pouvoir.

Nous sommes à l’automne 2023. Nous travaillons pour un petit titre de la presse écrite locale et assistons à la conférence de presse d’un opérateur public de l’énergie, orchestrée par une mairie PS du Département. Ces petits événements, toujours instructifs, nous permettent de mesurer le recul de l’activité journalistique dans la région. C’est simple : sur place, nous sommes le seul journaliste professionnel, c’est-à-dire dont un contrat de travail est régi par la convention collective du secteur. Autrefois, nous étions 10 ou 15 dans ce type d’événements, encadrés par deux ou trois communicants. Désormais, nous ne sommes plus escortés que par un ou deux « correspondants » et ce sont des troupes de communicants qui nous sourient et nous offrent des cafés.

En marge de l’évènement, nous causons gentiment avec le correspondant local du grand quotidien régional. Il était auparavant journaliste pour le titre, mais a pris sa retraite (en même temps que la charrette). Il fait désormais le même travail pour bien moins cher, 15 euros l’article de deux ou trois feuillets (tarif syndical du pigiste : 55 euros le feuillet) : de quoi payer l’essence et puis, comme il le dit lui-même, cela l’occupe un peu…

Il en a heureusement profité pour s’établir comme « autoentrepreneur » et pige en parallèle pour un autre titre qui vit d’annonces légales et, naturellement, n’emploie pas plus de journalistes professionnels que le boulanger du coin, ce qui ne l’empêche pas d’être nanti d’un agrément. On imagine avec délectation le bon peuple acceptant d’être soigné par les mêmes autoentrepreneurs qui l’informent… Mais c’est là une autre histoire. Ledit titre, au passage, est administré par une sympathique ancienne du même grand quotidien régional, connue pour ses « relations » avec un autre élu PS du Département. On ne jettera pas la pierre à une Léa Salamé des dunes : l’amour ne se contrôle pas davantage que les rentrées d’argent d’un petit magazine (au demeurant assez bien fait, quoique pas vraiment réputé pour son mordant, car enfin il faut bien manger…). Et puis bon, ne nous mentons pas : difficile d’échapper ici aux vestiges de ce qu’un de nos interlocuteurs de l’autre bord appelle « le système Emmanuelli ».

Bref, notre homologue du grand quotidien régional échange avec nous sur tout cela, et nous révèle sans honte qu’il a… sa carte au PS. Il confesse à demi-mot qu’il n’est pas le seul de la maison. On le croit volontiers ! Il est vrai qu’une lecture attentive du journal ne laissait guère planer le doute. Ce n’est pas vraiment notre conception du métier, mais enfin c’est ainsi : le journalisme d’opinion a toujours existé. Il faut aussi dire qu’il est le reflet d’une société au sein de laquelle nul n’accepte plus l’opinion contraire, où le lecteur moyen n’aspire qu’à être caressé dans le sens du poil, n’ayant cure de ces bons chevaliers affamés en quête du graal de l’objectivité.

Les Landes sont à gauche, et il faut l’accepter : elles ont leur grand quotidien de gauche. En 2023, le groupe qui exploite celui-ci a perçu plus de 3,7 millions d’euros d’aides (portage et postage, aide exceptionnelle papier, aides au pluralisme), auxquels s’ajoutent d’autres dispositifs (pluralisme indirect, allègements postaux et fiscaux, transformation numérique : 4,8 M€ entre 2014 et 2022). Sourions : nous payons tous les jours pour bien pire.